Test
À la cité
universitaire. Veille d'examens
"Examens!"
Le mot est monté dans le "bus"
en même temps que Catherine. Depuis une semaine, il refuse de la lâcher. Tout
Paris, semble-t-il, prépare des examens. Le cordonnier, la blanchisseuse
s'informent: "C'est pour quand?" avec, dans la voix, un mélange de
respect et de pitié.
Le Directeur du Collège Néerlandais
distribue chaque matin une manne de sourires et de recommandations: "Vous
sentez-vous prêts? Ne vous énervez-vous pas?" Catherine a reçu de sa mère
une lettre lui conseillant "d'éviter les nuits blanches, de surveiller son
intestin, et de revêtir pour le grand jour le tailleur noir qu'elle s'obstine à
dédaigner". Enfin, l'abbé Lebeau a parlé des devoirs de l'étudiant
chrétien et rappelé qu'il ne fallait pas oublier Dieu, ni avant ni après
l'épreuve.
Mais personne ne prend l'examen avec
autant de sérieux que l'étudiant. Il oublie qu'il était amoureux, écrivait des
vers, souffrait des dents, se passionnait de politique: il oublie de manger, de
se raser, de changer de chemise, il oublie de respirer, mais ses poumons s'en
souviennent et absorbent la fumée de ses cigarettes; il oublie de marcher, mais
ses jambes intelligentes le conduisent, à travers les autos et les cyclistes,
jusqu'à l'examinateur.
Pourquoi cette ferveur? Parce que
l'étudiant ne joue pas seulement ses vacances, sa bourse, son séjour à la Cité
(qui expulse au deuxième échec), son avenir, mais sa raison d' être même.
Pendant tout un hiver, il a porté le titre d'étudiant. Y avait-il droit? A-t-il
étudié? La chute dans le néant le guette. Cette menace lui inspire la force
d'avaler, de mâcher, de ruminer les kilos de papier.
À l'extérieur de la Cité, hors de la
protection des grilles brodées de lierre, le coeur accélère ses battements. Des
plans, des aide-mémoire, des schémas remplacent les dictionnaires et les
encyclopédies. Jusqu'à la dernière minute, Catherine picore des graines de
savoir : une date, une citation. Elle a déjà présenté deux certificats: celui
d'histoire du XXe siècle et celui de la géographie humaine. Contrairement à ses
prévisions, elle a réussi le premier et failli
être collée au second.
"Des chiffres, donnez-moi des
chiffres", l'interrompit le professeur de géographie humaine, alors qu'il
avait répété maintes fois (Catherine l'entend encore) que les chiffres ne
prouvaient rien, que les statistiques se pliaient aux caprices des plus futiles
hypothèses. Il avait coupé un éloquent plaidoyer de Catherine en faveur de la
nationalisation du sol par un : "Citez-moi quelques faits concrets".
Catherine avait gardé le silence. Enfin
les sourcils du maître desserrèrent leur pince. Il tendit la perche d'une
seconde question : "Parlez-moi du développement de l'industrie automobile
en Italie".
Catherine
s'accorda le temps de respirer. La sueur perlait à la racine de ses cheveux et
l'étau qui lui serrait la gorge ne laissait échapper que des sons
imperceptibles. Ainsi le passant qui vient d'échapper à un grave accident,
s'évanouit à l'idée de cette mort qu'il a frôlée. L'industrie automobile la
rassura peu à peu; au bord de sa paupière, la larme sécha et elle se surprit à
exposer, non sans autorité, la courbe de production des diverses grandes
marques.
Lorsqu'elle se tut, le crayon du maître
glissa lentement à сôté de
son nom, hésita, virevolta sur sa pointe comme une danseuse, tourna et remonta
: "Un huit, devina Catherine, je suis sauvée".
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