Stéphanie
Mon père m'a
dit : « Où tu as couché cette nuit ? »
J'ai dit : «
Chez un copain, tu connais pas. »
Il m'a dit : «
C'est pas parce que je connais pas que tu ne peux pas me donner son nom. Il a
des parents, ce copain ? Ils étaient là, ses parents ? »
J'ai dit : «
Mais oui ils étaient là, ne t'inquiète pas papa, c'était juste à côté d'ici,
j'ai seulement couché chez eux, c'est rien. »
Alors il m'a
dit : « Bon eh bien va te nettoyer et t'habiller normalement parce que j'ai à
te parler sérieusement. Va dans ta chambre, tu reviendras quand tu auras l'air
normale. Je parle pas à des carnavaleuses1 moi. »
J'ai dit : «
C'est quoi, avoir l'air normal, papa ? »
Il m'a dit : «
Fais pas la mariolle et va te changer et reviens tout de suite. »
Je suis
repartie dans ma chambre et comme je suis aussi intelligente que lui (même
plus, parfois, à mon avis), j'ai compris qu'il me demandait de partir parce
qu'il n'osait pas me parler d'autre chose et qu'il cherchait à gagner du temps.
Alors pour une fois j'ai été très rapide, je me suis démaquillée très vite,
j'ai enlevé le bonnet, le peignoir et les boots, je me suis habillée comme tous
les jours et je suis revenue très vite exprès pour pas qu'il reparte ou qu'il
change d'idée. Il a eu l'air surpris de me revoir aussitôt. Il a dit : « Tu as
été vite. »
J'ai dit : «
Oui. »
Il n'a rien
dit. Mon père a des gros sourcils tout noirs au-dessus de ses yeux bleus et il
passe son temps à les tirer avec les doigts et enlever les poils les uns après
les autres et il les laisse tomber devant lui sur le blanc de la toile cirée de
la table de la cuisine et on dirait qu'il veut les compter. C'est absolument
affreux comme impression.
Je lui ai dit
: « S'il te plaît papa, fais pas ça. »
Il m'a dit : «
Fais pas quoi ?
-S'il te
plaît, te tire pas sur les sourcils, après t'en auras plus et on croira que
t'as une maladie de peau énormément dramatique et tu seras comme les albinos. »
Il a souri et
il a voulu m'embrasser mais comme on a perdu l'habitude de s'embrasser dans ma
famille, il m'a tirée trop fort par les épaules vers lui et j'ai fait un faux
mouvement sur ma chaise, alors je me suis retirée et il a eu l'air gêné.
Stéphanie, Des cornichons au chocolat, pages 64 et
65 © Editions Jean-Claude Lattès, 1983
1 carnavaleuse
: personne habillée comme pour un
carnaval
Комментариев нет:
Отправить комментарий
Примечание. Отправлять комментарии могут только участники этого блога.