Au cours d'un été
nous campions au bord d'un lac canadien. La nuit était tombée, nous avions
dîné. [...] Nous étions neuf en tout : six adolescents, Jean-Pierre, moi et
Dorothée qui avait douze ans. J'avais sommeil. Je les ai laissés autour du feu
et je suis allée dans la tente. Pendant que je me préparais à me coucher j'ai
entendu une pétarade formidable. Nous campions dans le creux d'une grande dune
de sable qui descendait jusqu'à l'eau. Je suis sortie et j'ai vu un spectacle
incroyable : trois puissantes motocyclettes qui absorbaient la pente raide de
la dune dans des geysers de sable et un cataclysme de bruit. La panique m'a
prise. Je croyais que c'était la police qui venait faire éteindre notre feu, ou
Dieu sait quoi. [...]
Les motos se sont arrêtées à dix mètres de notre
campement. Ce n'était pas la police mais trois très jeunes hommes, dans les
vingt-deux ans, secs, habillés de cuir noir, avec de gros dessins colorés sur
leurs blousons. Les machines étaient magnifiques, les flammes faisaient briller
leurs chromes par éclats, les garçons étaient effrayants, dangereux, les yeux
froids dans les visages bardés de casques et de mentonnières. J'étais en
retrait, je voyais la scène. Je m'attendais au pire. Les enfants sentant le
danger, leurs pensées probablement pleines des récits quotidiens de la violence
américaine, s'étaient levés. Ils restaient immobiles. Jean-Pierre avait fait un
pas vers eux : « Hello, good evening. »
Pas de réponse.
Ils sont venus près du feu. Tout le monde était debout. Cela a duré un moment.
Puis les enfants ont commencé à s'asseoir. Les trois motocyclistes aussi.
Grégoire a pris son banjo, Alain la guitare. Ils se sont mis à gratter.
Charlotte a fredonné : « One more blue and one more grey. » Les trois
motocyclistes ont souri. On a passé des oranges. Alors a suivi une des
soirées les plus intéressantes que j'aie
vécues ces dernières années. Ils ont raconté qu'ils étaient tous les trois
électroniciens, qu'ils habitaient à Détroit et que chaque vendredi soir ils
partaient sur leurs engins le plus loin possible, à toute vitesse. En
général le soir ils essayaient de
trouver des campeurs avec un feu allumé pour faire cuire leur dîner. Mais
c'était difficile. Ils étaient généralement mal reçus. Les campeurs sont
souvent armés et sont dangereux. Ils ont parlé de leur vie, de ce qu'ils
voulaient, de ce qu'était l'Amérique pour eux.
Le matin, ils ont tenu à faire
la vaisselle et le ménage du camp. Puis, pour nous remercier, ils ont organisé
dans les dunes le plus fantastique carrousel. Leurs motos se cabraient comme
des chevaux, dévalaient les pentes, faisaient naître des feux d'artifice de
sable, jusqu'à ce que nous les ayons perdus de vue. Ils étaient magnifiques. Je
ne sais plus leurs noms. Je les aime beaucoup.
Marie
Cardinal, La clé sur la porte, © Le Livre de poche, Éditions Grasset et
Fasquelle
Répondez aux questions suivantes et justifiez vos
réponses.
1) À quel moment
et où se situe précisément le récit ?
2) Quels éléments
ont effrayé les campeurs ?
3) Comment le
narrateur décrit-il les conducteurs et leurs motos ?
4) Quelle a été
la première réaction des campeurs et pourquoi ?
5) À quoi est dû
le changement d'attitude des motocyclistes ?
6) Comment
justifient-ils leur attitude initiale ?
7) Quel souvenir
le narrateur garde-t-il de cette soirée-là ?
8) Qu'ont fait
les motocyclistes pour remercier les campeurs ?

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