Anna Gavalda
Petites pratiques germanopratines
Saint-Germain-des-Prés !?...
Je sais ce que vous allez me dire : « Mon Dieu, mais c'est d'un commun ma
chérie, Sagan l'a fait bien avant toi et telllllement mieux ! »
Je sais.
Mais qu'est-ce que vous voulez... je ne suis
pas sûre que tout cela me serait arrivé sur le boulevard de
Clichy, c'est comme ça. C'est la vie.
Mais gardez vos réflexions
pour vous et écoutez-moi car mon petit doigt me dit que cette histoire va vous
amuser.
Vous adorez les petites bluettes. Quand on
vous titille le cœur avec ces soirées prometteuses, ces hommes qui vous
font croire qu'ils sont célibataires et un peu malheureux.
Je sais que vous adorez ça. C'est normal, vous ne pouvez quand même pas lire des romans Harlequin
attablé chez Lipp ou aux Deux-Magots. Évidemment que non, vous ne pouvez pas.
Donc, ce matin, j'ai croisé un homme sur le
boulevard Saint-Germain.
Je remontais le boulevard et lui le
descendait. Nous étions du côté pair, le plus élégant.
Je l'ai vu arriver de loin. Je ne sais pas,
sa démarche peut-être, un peu nonchalante ou les pans de son manteau qui
prenaient de l'aisance devant lui... Bref, j'étais à vingt mètres de lui et je
savais déjà que je ne le raterai pas.
Ça n'a pas loupé, arrivé à ma hauteur, je le
vois me regarder. Je lui décoche un sourire mutin, genre flèche de Cupidon mais
en plus réservé.
Il me sourit aussi.
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En passant mon chemin, je continue de
sourire, je pense à La Passante de
Baudelaire (déjà avec Sagan tout à l'heure, vous aurez compris que j'ai ce
qu'on appelle des références littéraires !!!). Je marche moins vite car
j'essaye de me souvenir... Longue, mince,
en grand deuil... après je ne sais plus... après... Une femme passa, d'une main fastueuse, soulevant, balançant le feston
et l'ourlet... et à la fin... Ô toi
que j'eusse aimée, ô toi qui le savais.
À chaque fois, ça m'achève.
Et pendant ce temps-là, divine candeur, je
sens le regard de mon saint Sébastien (rapport à la flèche, eh ! il faut suivre
hein !?) toujours dans mon dos. Ça me chauffe délicieusement les omoplates mais
plutôt crever que de me retourner, ça gâcherait le poème.
J'étais arrêtée au bord du trottoir à
guetter le flot des voitures pour traverser à la hauteur de la rue des
Saints-Pères.
Précision : une Parisienne qui se respecte
sur le boulevard Saint-Germain ne traverse jamais sur les lignes blanches quand
le feu est rouge. Une Parisienne qui se respecte guette le flot des voitures
et s'élance tout en sachant qu'elle prend un risque.
Mourir pour la vitrine de chez Paule Ka.
C'est délicieux.
Je m'élance enfin quand une voix me retient.
Je ne vais pas vous dire « une voix chaude et virile »
pour vous
faire plaisir, car ce n'était pas le cas. Juste une voix.
— Pardon...
Je me retourne. Oh, mais qui est là ?... ma
jolie proie de tout à l'heure.
Autant vous le dire tout de suite, à partir
de ce moment-là, pour Baudelaire, c'est foutu.
— Je me demandais si vous accepteriez de
dîner avec moi ce soir...
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Dans ma tête, je pense « Comme c'est romantique...
» mais je réponds :
— C'est un peu rapide, non ?
Le voilà qui me répond du tac au tac et je
vous promets que c'est vrai :
— Je vous l'accorde, c'est rapide. Mais en
vous regardant vous éloigner, je me suis dit : c'est trop bête, voilà une femme
que je croise dans la rue, je lui souris, elle me sourit, nous nous frôlons et
nous allons nous perdre... C'est trop bête, non vraiment, c'est même absurde.
— ...
— Qu'est-ce que vous en pensez ? Ça vous
paraît complètement idiot ce que je vous dis là ?
— Non, non, pas du tout.
Je commençais à me sentir un peu mal, moi...
— Alors ?... Qu'en dites-vous ? Ici, là, ce
soir, tout à l'heure, à neuf heures, à cet endroit exactement ?
On se ressaisit ma fille, si tu dois dîner
avec tous les hommes auxquels tu souris, tu n'es pas sortie de l'auberge...
— Donnez-moi une seule raison d'accepter
votre invitation.
— Une seule raison... mon Dieu... que c'est
difficile...
Je le regarde, amusée.
Et puis sans prévenir,
il me prend la main :
— Je crois que j'ai trouvé une raison à
peu près convenable...
Il passe ma main sur sa joue pas rasée.
— Une seule
raison. La voilà : dites oui, que j'aie l'occasion de me raser... Sincèrement,
je crois que je suis beaucoup mieux quand je suis rasé.
Et il me rend mon bras.
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— Oui, dis-je. — À la bonne heure ! Traversons ensemble,
je vous prie, je ne voudrais pas vous perdre maintenant.
Cette fois c'est moi qui le regarde partir
dans l'autre sens, il doit se frotter les joues comme un gars qui aurait conclu
une bonne affaire...
Je suis sûre
qu'il est drôlement content de lui. Il a raison.
Fin d'après-midi
un petit peu nerveuse, il faut l'avouer.
L'arroseuse arrosée ne
sait pas comment s'habiller. Le ciré s'impose.
Un peu nerveuse comme une débutante qui sait que son brushing est raté.
Un peu nerveuse comme au seuil d'une
histoire d'amour.
Je travaille, je réponds
au téléphone, j'envoie des fax, je termine une maquette pour l'iconographe
(attendez, forcément... Une fille mignonne et vive qui envoie des fax du côté
de Saint-Germain-des-Prés travaille dans l'édition, forcément...).
Les dernières
phalanges de mes doigts sont glacées et je me fais répéter tout ce qu'on me
dit.
Respire, ma fille, respire...
Entre chien et loup, le boulevard s'est
apaisé et les voitures sont en veilleuse.
On rentre les tables des cafés, des gens s'attendent sur le parvis de l'église, d'autres font la queue
au Beauregard pour voir le dernier Woody Allen.
Je ne peux pas décemment
arriver la première. Non. Et même, j'arriverai un peu en retard. Me faire un
tout petit peu désirer ce serait mieux.
Je vais donc prendre un petit remontant pour
me remettre du sang dans les doigts.
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Pas aux Deux-Magots, c'est légèrement plouc le soir, il n'y a que des grosses Améri-caines qui guettent
l'esprit de Simone de Beauvoir. Je vais rue Saint-Benoît. Le Chiquito fera très
bien l'affaire.
Je pousse la porte et tout de suite c'est :
l'odeur de la bière mélangée à celle du tabac froid, le ding ding du
flipper, la patronne hiératique avec ses cheveux colorés et son chemisier en
nylon qui laisse voir son soutien-gorge à grosses armatures, la nocturne de
Vincennes en bruit de fond, quelques maçons dans leurs cottes tachées qui
repoussent encore un peu l'heure de la solitude ou de la bobonne, et des vieux
habitués aux doigts jaunis qui emmerdent tout le monde avec leur loyer de 48. Le
bonheur.
Ceux du zinc se retournent de temps en temps
et pouffent entre eux comme des collégiens. Mes jambes sont dans l'allée
et elles sont très longues. L'allée est assez étroite et ma jupe est très
courte. Je vois leur dos voûté se secouer par saccades.
Je fume une cigarette en envoyant la fumée très loin devant moi. J'ai les yeux dans le vague. Je sais maintenant
que c'est Beautiful Day, coté dix contre un qui l'a emporté dans la dernière
ligne droite.
Je me rappelle que j'ai Kennedy et moi dans
mon sac et je me demande si je ne ferais pas mieux de rester là.
Un petit salé aux
lentilles et un demi-pichet de rosé... Qu'est-ce que je serais bien...
Mais je me ressaisis. Vous êtes là, derrière mon épaule à espérer l'amour (ou moins ? ou plus ? ou pas
tout à fait ?) avec moi et je ne vais pas vous laisser en rade avec la patronne
du Chiquito. Ce serait un peu raide.
Je sors de là les
joues roses et le froid me fouette les jambes.
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Il est là, à
l'angle de la rue des Saint-Pères, il m'attend, il me voit, il vient vers moi.
— J'ai eu peur. J'ai cru que vous ne
viendriez pas. J'ai vu mon reflet dans une vitrine, j'ai admiré mes joues
toutes lisses et j'ai eu peur.
— Je suis désolée. J'attendais le
résultat de la nocturne de Vincennes et j'ai laissé passer l'heure.
— Qui a gagné ?
— Vous jouez ?
— Non.
— C'est Beautiful Day qui a gagné.
— Évidemment, j'aurais dû m'en douter,
sourit-il en prenant mon bras.
Nous avons marché
silencieusement jusqu'à la rue Saint-Jacques. De temps en temps, il me jetait
un regard à la dérobée, examinait mon profil mais je sais qu'à ce moment-là, il
se demandait plutôt si je portais un collant ou des bas.
Patience mon bonhomme, patience...
— Je vais vous
emmener dans un endroit que
j'aime bien.
Je vois le genre... avec des garçons détendus mais obséquieux qui lui sourient d'un air entendu : «
Bonssouâr monsieur... (voilà donc la dernière... tiens j'aimais mieux la brune
de la dernière fois...)... la petite table du fond comme d'habitude, monsieur ?... petites courbettes, (...mais où est-ce qu'il les déniche toutes ces nanas ?...)... Vous me laissez vos
vêtements ??? Très biiiiiien. »
Il les déniche
dans la rue, patate.
Mais pas du tout.
Il m'a laissée
passer devant en tenant la porte d'un petit bistrot à vins et un serveur
désabusé nous a juste demandé si nous fumions. C'est tout.
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Il a accroché nos
affaires au portemanteau et à sa demi-seconde de désœuvrement quand il a aperçu
la douceur de mon décolleté, j'ai su qu'il ne regrettait pas la petite entaille
qu'il s'était faite sous le menton en se rasant tout à l'heure
alors que ses mains le trahissaient.
Nous avons bu du vin extraordinaire dans de
gros verres ballon. Nous avons mangé des choses assez délicates,
précisément conçues pour ne pas gâter l'arôme de nos nectars.
Une bouteille de côte-de-Nuits,
Gevray-Chamber-tin 1986. Petit Jésus en culotte de velours.
L'homme qui est assis en face de moi boit en
plissant les yeux.
Je le connais mieux maintenant.
Il porte un col roulé gris
en cachemire. Un vieux col roulé. Il a des pièces aux coudes et un petit accroc
près du poignet droit. Le cadeau de ses vingt ans peut-être... Sa maman,
troublée par sa moue un peu déçue, qui lui dit : « Tu ne le regretteras pas,
va... » et elle l'embrasse en lui passant la main dans le dos.
Une veste très
discrète qui n'a l'air de rien d'autre qu'une veste en tweed mais, comme c'est
moi et mes yeux de lynx, je sais bien que c'est une veste coupée sur mesure. Chez
Old England, les étiquettes sont plus larges quand la marchandise sort
directement des ateliers des Capucines et j'ai vu l'étiquette quand il s'est
penché pour ramasser sa serviette.
Sa serviette qu'il avait laissé tomber exprès pour en avoir le cœur net avec cette histoire de bas, j'imagine.
Il me parle de beaucoup de choses mais
jamais de lui. Il a toujours un peu de mal à
retrouver le fil de son histoire quand je laisse traîner ma main sur mon cou.
Il me dit : « Et vous ? » et je ne lui parle jamais de moi non plus.
En attendant le dessert, mon pied touche sa
cheville.
Il pose sa main sur la mienne et la retire
soudain parce que les sorbets arrivent.
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Il dit quelque chose mais ses mots ne font
pas de bruit et je n'entends rien.
Nous sommes émus.
C'est horrible. Son téléphone
portable vient de sonner.
Comme un seul homme tous les regards du restaurant
sont braqués sur lui qui l'éteint prestement. Il vient certainement
de gâcher beaucoup de très bon vin. Des gorgées mal passées dans des gosiers
irrités. Des gens se sont étranglés, des doigts se sont crispés sur les manches
des couteaux ou sur les plis des serviettes amidonnées.
Ces maudits engins, il en faut toujours un,
n'importe où, n'importe quand.
Un goujat.
Il est confus. Il a un peu chaud tout à coup dans le cachemire de sa maman.
Il fait un signe de tête aux
uns et aux autres comme pour exprimer son désarroi. Il me regarde et ses
épaules se sont légèrement affaissées.
— Je suis
désolé... Il me sourit encore mais c'est moins belliqueux on dirait.
Je lui dis :
— Ce n'est pas grave. On n'est pas au
cinéma. Un jour je tuerai quelqu'un. Un homme ou une femme qui aura répondu au
téléphone au cinéma pendant la séance. Et quand vous lirez ce fait-divers, vous
saurez que c'est moi...
— Je le saurai.
— Vous lisez les faits-divers ?
— Non. Mais je vais m'y mettre puisque
j'ai une chance de vous y trouver.
Les sorbets furent, comment dire... délicieux.
Revigoré, mon
prince charmant est venu s'asseoir près de moi au moment du café.
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Si près que c'est maintenant une certitude.
Je porte bien des bas. Il a senti la petite agrafe en haut de mes cuisses.
Je sais qu'à cet
instant-là, il ne sait plus où il habite.
Il soulève mes
cheveux et il embrasse ma nuque, dans le petit creux derrière.
Il me chuchote à
l'oreille qu'il adore le boulevard Saint-Germain, qu'il adore le bourgogne et
les sorbets au cassis.
J'embrasse sa petite entaille. Depuis le
temps que j'attendais ce moment, je m'applique.
Les cafés,
l'addition, le pourboire, nos manteaux, tout cela n'est plus que détails,
détails, détails. Détails qui nous empêtrent.
Nos cages thoraciques s'affolent.
Il me tend mon manteau noir et là...
J'admire le travail de l'artiste, chapeau
bas, c'est très discret, c'est à peine visible, c'est vraiment bien
calculé et c'est drôlement bien exécuté : en le déposant sur mes épaules nues,
offertes et douces comme de la soie, il trouve la demi-seconde nécessaire et l'inclinaison parfaite vers la poche intérieure de sa veste pour jeter un coup d'œil à la messagerie de son
portable.
Je retrouve tous mes esprits. D'un coup.
Le traître.
L'ingrat.
Qu'as-tu donc fait là
malheureux !!!
De quoi te préoccupais-tu
donc quand mes épaules étaient si rondes, si tièdes et ta main si proche ! ?
Quelle affaire t'a semblé plus importante que mes seins qui s'offraient à ta vue ?
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Par quoi te laisses-tu importuner alors que
j'attendais ton souffle sur mon dos ?
Ne pouvais-tu donc pas tripoter ton maudit
bidule après, seulement après m'avoir fait l'amour ?
Je boutonne mon manteau jusqu'en haut.
Dans la rue, j'ai froid, je suis fatiguée et j'ai mal au cœur.
Je lui demande de m'accompagner jusqu'à la première borne de taxis.
Il est affolé.
Appelle S.O.S. mon gars, t'as ce qu'il faut.
Mais non. Il reste stoïque.
Comme si de rien n'était.
Genre je raccompagne une bonne copine à son taxi, je frotte ses manches pour la
réchauffer et je devise sur la nuit à Paris.
La classe presque jusqu'au bout, ça je le reconnais.
Avant que je ne monte dans un taxi Mercedes
noir immatriculé dans le Val-de-Marne, il me dit :
— Mais... on va
se revoir, n'est-ce pas ? Je ne sais même pas où vous habitez... Laissez-moi
quelque chose, une adresse, un numéro de téléphone...
Il arrache un bout de papier de son agenda
et griffonne des chiffres.
— Tenez. Le
premier numéro, c'est chez moi, le deuxième, c'est mon portable où vous pouvez
me joindre n'importe quand...
Ça, j'avais compris.
— Surtout
n'hésitez pas, n'importe quand, d'accord ?... Je vous attends.
Je demande au chauffeur de me déposer en haut du boulevard, j'ai besoin de marcher.
Je donne des coups de pied dans des boîtes de conserve imaginaires.
Je hais les téléphones
portables, je hais Sagan, je hais Baudelaire et tous ces charlatans.
Je hais mon orgueil.

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